TOMBEAU DE STANISLAW I
Finalement, il s’est avéré que Stanislaw n’était pas un être humain, mais une androïde femelle !
On s’en est aperçus quand il a tourné le dos, un soir qu’il était un peu ivre ; et alors sa chemise à glissé par dessous son épaule. Il s’est retourné vers nous comme par mégarde – lui qui faisait pourtant toujours très attention à chacun de ses gestes – et dans son regard j’ai bien vu qu’il a immédiatement su qu’il était trop tard pour continuer sa mascarade.
En plus d’un nichon blanc et mou, il y avait comme une série de branchies, noirs autours et rosés vers l’intérieur.
Ce n’était pas vraiment comme des plaies, ça ne supurait pas, ni rien. ça ressemblait plus à quelque choses qui aurait brûlé, fait un trou oblong, et laissé une chair sans ride, tendue et brillante.
Il n’a rien dit, à peine a-t-il esquissé un début d’excuses – lui qui s’excusait pourtant si souvent.
Je ne sais pas pourquoi, mais malgré la dupe dont j’avais été victime, je n’ai pu retenir en moi un sentiment profond de compassion désordonnée; dans ses yeux l’effroi était plus terrible que celui des boches désarmés qu’on mettait en joue pendant le maquis.
Je n’ai pas réussi à lui en vouloir, il était tellement vulnérable et tellement piteux – lui qui faisait pourtant toujours en sorte de ne pas perdre la face dans les joutes verbales auxquelles nous nous adonnions avec délice – j’ai pensé, avec un réel malaise, et ces mots me sont venus d’eux-mêmes, sonores : pauvre bête.
Ce n’était pas de la pitié puisque l’amitié que je lui portais encore deux minutes auparavant était sans tâche. C’était autre chose, que je ne peux toujours pas qualifier sans angoisse. J’avais honte et mal pour lui comme s’il s’était agi de moi-même.
Son regard à cet instant, que jamais je ne pourrais oublier, n’était autre que le reflet de mon regard porté sur lui en cet instant de débâcle atroce.
Il portait en lui toute la honte et toute la dupe et tout le désarroi du monde.
Comme un dernier outrage, une de ses dernières frasques il me lançait : « vois-moi en cet instant, vois comme tu me juges et vois-toi me jugeant – toi qui est toujours très précautionneux de ne pas faire de jugement de valeur ».
Jusqu’au bout, il aura réussi à me faire douter de ma raison, alors même qu’en fait il était une femme. Je réussis à me faire assez violence pour ne pas transformer en événement narcissique l’agonie de mon camarade et repris rapidement mes esprits.
Je l’aimais.
Et je le méprisai aussitôt qu’il fût découvert.
Dans son œil de résine si lisse et je dois dire si beau je vis passer comme une onde, ça a tressauté puis ça s’est tu.
Il était mort.
Pour me sortir de ma torpeur, le justicier – qui est toujours très pragmatique – a jeté négligeamment une serviette sur la tête inanimée et, finissant son assiette de linguine a l’encre de seiche qui ne cesserait par la suite de me rappeler la béante noirceur des branchies de notre défunt Stanislaw, a ajouté : « il est stupide de s’être énervé comme ça ! une gonzesse, une machine, on s’en fout, il nous faisait bien marrer. »
Je ne dis rien.
« ceci dit – a-t-il ajouté – je me demande bien comment il a pu nous berner si longtemps tout de même… il était bien malin le bougre. »
Le justicier se leva péniblement, régla l’addition, puis revint.
Je n’avais pas voulu d’amaretto.
Il me fit signe de me lever et de le suivre.
Il empoigna Stanislaw et le logea sans peine sous son bras.
« ça ne pèse rien cette saloperie ! » crut-il utile d’ajouter.
Il marchait vite, je le suivais sans réfléchir. Il commençait à être tard ; nous arrivâmes rue du Delta, dans la pénombre brillaient tout en bas, juste en face, les lumières de l’appartement de Stanislaw – lui qui laissait toujours un peu de lumière parce qu’il aimait rentrer et se sentir accueilli disait-il ; il m’avait aussi confié qu’il avait souvent si peur de s’ouvrir la porte à lui-même, qu’il préférait se voir immédiatement plutôt que de se surprendre au détour d’un couloir ; ça lui permettait de pouvoir prendre la fuite s’il ne se sentait pas capable d’affronter la situation – et bizarrement, ces dernières semaines, il fermait toujours sa porte à double tour alors même qu’il était chez lui.
Arrivés au bas de l’immeuble du 164 rue du faubourg Poissonnière, le justicier déposa la dépouille.
« tu te souviens de son code ? » m’a-t-il demandé.
« non », lui ai-je répondu.
« putain, ce n’est pas le genre à noter ces choses-là. Ce con avait une mémoire d’autiste. On est dans la merde. »
Finalement, nous ne fûmes pas dans la merde trop longtemps puisqu’une voisine, qui avait d’ailleurs un bien joli cul, sortit en jetant un œil amusé au cadavre de Stanislaw – nous avions pris soin de lui signifier qu’on le ramenait chez lui parce qu’il était bourré.
« C’est la nouvelle voisine du troisième ? c’est elle la cinglée qui écoute « Le Duc de Boulogne» en boucle ? »
Je restai coi. Primo, la voisine bien gaulée avait utilisé le pronom féminin alors que Stanislaw avait un déguisement parfait. Deuxio, nous ne nous serions jamais doutés qu’il eut pu écouter du rap français en douce alors qu’il ne parlait que de Gérad Grisey, de Einstürzende Neubauten ou, éventuellement de Merzbow. Non seulement Stanislaw était une femme, une machine, mais il nous avait également caché des vices secrets – lui qui n’hésitait pas à dénigrer Bataille au profit d’Adalbert Stifter; ce que nous prenions à la dérision comme étant soit du snobisme, soit la preuve d’un raffinement sexuel plus noble, plus élégamment pervers ; jamais nous n’aurions pu savoir qu’il était une femme, nous n’aurions pas tout pris de travers. Nos discussions auraient tourné court bien plus vite et nous n’aurions pas réfléchi des heures à ce qu’il avait élucubré – lui qui avait si souvent raison.
Je me souviens de cette fois où il avait pris en défaut le justicier – lui qui voulait adapter la Philosophie dans le Boudoir en temps réel mais qui ne trouvait pas d’acteurs assez endurants – en expliquant que les scènes sadienne ne pouvait exciter de nos jours qu’un esprit infantile qui n’avait pas eu la jugeotte de créer sa propre imagerie sexuelle ; que la transgression folle de l’époque était devenue d’un conformisme confondant, et qu’il était bien malheureux que des hommes comme nous ne puissions pas créer de nouvelles formes de liberté – voire de cruauté -, d’excitation, de sensualité que ces lieux communs usés jusqu’à la corde ; et dont le porno – qu’il avait étudié à fond – faisait désormais partie intégrante. Il pensait que Guyotat était déjà moins grabataire mais qu’en se targant d’avoir voyagé – libre, fou, sodomite généreux, dans son camping car, son écriture était finalement si peu fictionnelle que c’était décevant. Bizarrement, il préférait Formation à Tombeau, bien que ce fût plus biographique. Il disait que non, définitivement, Tombeau était infiniment plus terre à terre que Formation et que de toute façon, il ne voulait pas en parler avec nous parce que Guyotat avait pu faire le mariole seulement parce qu’il avait passé son temps à emmerder ses frères et soeurs. Roussel, lui, n’avait emmerdé personne et était certainement plus inventif dans le domaine du désir. Je ne le comprenais pas.
Le justicier s’était énervé et l’avait traité de pédé pote d’Azoury. Alors que je prenais le parti de Stanislaw, il m’avait regardé froidement et retorqué : « toi, tu ne sais même pas ce que tu défends, pour peu que ce soit de la diatribe, ça te plaît. Tu es comme ces bloggeurs fascistes et incohérents qui veulent récupérer la baisse de régime de la presse alors qu’ils ne savent que vomir de la haine, ces faux cultureux Bernhardtien ( qu’ils n’ont lu que parce que ses livres sont courts – c’est pour cela qu’ils n’ont jamais fini le dernier d’ailleurs ) et qui se pâment devant des connasses du Fresnoy qui ont cru découvrir qu’en mettant une bande-son bizarre, le film avait l’air vachement expérimental. Tu me dégoûtes encore plus que le justicier, qui, lui au moins, n’est pas un sale crypto-héroïnomane influençable! »
Alors que le justicier dégageait les clefs de la poche de Stanislaw, je repris un peu le contrôle de mon imagination et fut pris d’une excitation malsaine à l’idée de pénétrer chez Stanislaw sans son accord, je ne me suis pas dit un seul instant que c’est parce qu’il était mort.
Nous entrâmes donc. La lumière du bureau, orangée, baignait la vitre derrière laquelle son araignée préhistorique brillait d’une lueur mythologique. Le violoncelle – lui qui n’en jouait jamais – étincelait près d’un bouquet de lys. Stanislaw n’aimait que les lys. Je remarquai aussitôt qu’il avait récemment fait l’acquisition, probablement chez un antiquaire, d’une étagère de jardin du meilleur goût, où une serie de petits crochets soutenaient indifféremment des livres et une paire de menottes médiévales.
Nous passâmes dans le salon où le justicier se débarrassa du corps de Stanislaw sur le canapé – lui qui venait tout juste de se le procurer, s’avouant vaincu, ayant toujours utilisé des banquettes dures sans dossier ou des chaises parce que les canapés le rendaient mélancolique.
Je ne pus m’empêcher de jeter un œil autour de moi avant de craindre ce que le justicier allait entreprendre. Ce dernier s’eclipsa aux toilettes. J’en profitai pour jeter un coup d’œil panoramique.
Onze disques durs la cie jonchaient le bureau en verre. je m’approchai du mac de Stanislaw ( j’avais toujours été un peu contrarié qu’il ait un mac et pas un pc ) et passai le doigt furtivement sur la souris thermique. Je fus horrifié quand je vis sa playlist sur itunes :
avant de nous rejoindre, il avait écouté 3 morceaux de Booba, le fameux « Duc de Boulogne », « de Mauvaise Augure » et « Garde la Pêche » mais surtout il avait écouté 5 fois de suite un morceau issu d’un film de Kenneth Branagh appelé « Much Ado About Nothing », vaguement adapté de Shakespeare. Je ne pus m’empêcher de l’écouter à mon tour pour envisager l’horreur de la situation. Les baffles dans la pièce d’à côté hurlèrent quelques accords de cello – lui qui disait que d’écouter la musique trop fort était trivial comme l’étaient les flonflons de la grande foire romantique – et la voix d’Emma Thompson dit :
« Sigh no more ladies, sigh no more. Men were deceivers ever. One foot in sea, and one on shore. To one thing, constant never. Then sigh no so, but let them go, and be you blithe and bonny, converting all your sounds of woe, into hey nonny nonny ! »
Je fus horrifié. Non seulement l’arrangement était abominablement peigne-cul mais surtout Stanislaw – lui qui était une femme – avait un chagrin d’amour et se laissait aller à des mièvreries infâmes!
Lui qui avait toujours hurlé à qui voulait l’entendre que l’amour corrompait tout ? que l’amour était injuste, qu’on ne pouvait aimer que la globalité du monde, qu’aimer exclusivement un seul être était le mépriser ?
Je prenais consicence tout à coup que j’avais été mainte fois affecté par ces déclarations sans vouloir me l’avouer. Je crois que je voulais que Stanislaw fût mon véritable ami, mon meilleur ami – lui qui n’avait pas de cercle, qui n’appelait jamais régulièrement mais qui n’était pas non plus quelqu’un de seul. J’avoue qu’il butinait les gens, que parfois il s’épanchaient un peu sans leur demander quoi que ce fut de leur moral, il ne présentait jamais vraiment de marque d’intérêt à son interlocuteur et pourant, il pouvait en parler à un tiers avec une grande précision et souvent beaucoup de respect. Il savait toujours comment allait qui et pourquoi, sans le demander, il le sentait. Ces derniers temps, il m’avait avoué qu’il essayait de montrer aux autres plus d’attention, mais que les autres ne s’en rendaient pas compte parce qu’ils avaient fini par prendre l’habitude de ne parler que de lui, il se laissait prendre lui-même au piège parce qu’il aimait bien qu’on l’aimât. C’était sa croix disait-il. Il voulait qu’on l’aime et ça empêchait son amour pour les autres.
je continuai à regarder autour de moi, perplexe. Je vis qu’il n’avait pas vidé ses cendriers depuis plusieurs jours et qu’il avait entrepris la lecture de plusieurs livres. « les Notes pour un roman sur la sexualité » de Drieu la Rochelle – lui qui m’avait dit avoir apprécié « Etat Civil » il y avait peu de temps – « Fairy Queen » de Cadiot qu’il avait vraisemblablement délaissé à la hâte sans omettre de le corner outrageusement – lui qui n’abîmait jamais ses livres. Sur une autre table, on pouvait voir le dernier zizek, « le Sursis » de Sartre, le Journal d’Edouard Levé, le monde diplomatique de la semaine dernière qu’il n’avait pas l’air d’avoir lu. Et une revue qui m’était inconnue intitulée Cabinet avec une photo de paresseux sur la couverture – lui qui avait toujours dit qu’il n’avait qu’une seule phobie animale, celle des paresseux, à cause de leur bras trop longs et de leur poil calcaire – mon attention allait se porter sur cette découverte quand le justicier s'assit près du cadavre et se mit à le contempler, je ne sais pas s’il était perplexe ou saoul, ou triste pourquoi pas. Gené, je fis demi-tour et quelques pas vers le bureau pour me donner une contenance.
Alors que je regardais quelques notes écrites à la main par Stanislaw – lui qui m’avait dit regretter ne plus écrire à la main étant donné qu’il finissait par perdre du temps à consigner ses notes sur son ordinateur alors qu’il aimait bien une chose chez lui, c’était son écriture, dont il m’avait d’ailleurs un jour avoué qu’il l’avait travaillée jusqu’à la rendre méconnaissable quand il était en CE1, cherchant à détacher chaque lettre l’une de l’autre, il n’avait jamais su pourquoi. D’autant que son écriture était parfaitement liée aujourd’hui, petite, serrée, certes, mais avec de beaux L et de beaux F et de beaux J, qui la sauvaient de toute rigidité.
Sur ces notes très éparses, je pus lire :
Ken Russell
Ladislas Starewicz
Violoniste Joseph Joachim
Koozil
« c’est quelque chose qui n’est pas moi, en moi, qui me pousse à croire que je ne peux pas vivre en dehors de la volonté et du regard d’un autre. »
« ce n’est pas le pouvoir qui corrompt c’est la peur ».
« ça sent l’essence, l’eau écarlate, l’asile légendaire, ma case. »
« et ça s’appelle pas Crespel ! ».
une adresse que je ne peux pas livrer ici près d’Ecole Militaire. précédé de la mention "Autorail".
Alors que ma curiosité maladive avait posé mon pouce et mon annulaire gauches respectivement sur « pomme » et « tab » afin d’accéder au applications ouvertes et surtout aux mails, le justicier émit un grogement.
Il déshabillait maintenant Stanislaw. Je ne l’avais jamais vu nu, je découvris son dos d’une blancheur de lait. Un dos qui n’était pas celui d’un homme, ni celui d’une androïde.
A SUIVRE.








































